Jeudi 26 juin. 15h58.
Je remonte, pour la troisième fois cette année, le long couloir en arc de cercle qui mène au service admissions de l'IRTS Aquitaine, à Talence. Des bureaux exigus coincés au bout du bâtiment, comme une antre des secrets. Je suis d'ailleurs convoqué par un personnage au prénom et au nom allemand qui ne m'a pas permis de déterminer son sexe, son titre ou sa fonction n'étaient pas non plus indiqués.
En passant devant les salles de cours, des odeurs me ramènent au temps de l'école, du lycée. Je dois avouer que j'ai un peu de mal à m'imaginer me rasseoir derrière une table de classe...

Je passe devant les dernières toilettes avant les bureaux. A peine les ai-je dépassées de quelques pas qu'une femme en sort précipitamment. Ses talons martèlent le sol, résonnant dans les couloirs vides d'une fin d'année, à quelques mètres derrière moi. Je me retourne. Une grande et plantureuse femme blonde aux cheveux courts en robe et chaussures d'été. Jamais vue... Je regarde de nouveau devant moi, mais... Elle n'aurait pas, par hasard, un rendez-vous à 16 heures, celle-là ?

Je frappe à la porte de l'accueil. "Bonjour. Olivier Keller. Je...-" "Oui, vous avez rendez-vous, je préviens, attendez dans l'entrée" m'interrompt la secrétaire. Je ressors m'asseoir sur une chaise, la même sur laquelle j'avais patienté entre les entretiens du concours. J'attends un peu, le temps de quelques éclats de voix féminins derrière les portes pour savoir où sont les dossiers. Puis, bingo, c'est la femme des toilettes qui vient me chercher: "Bonjour. Son nom allemand. C'est avec moi que vous avez rendez-vous. Suivez-moi". Puis finalement elle s'efface pour me laisser entrer dans le bureau. Après avoir attendu 3 mois les résultats du concours, puis un mois à nouveau pour obtenir les notes et les explications de ma non-sélection, que l'on va me donner maintenant, l'entretien peut commencer.

-"Bien. Donc vous vouliez connaître vos résultats (pardi!), les raisons de votre échec. Il y en a même qui les veulent quand ils ont réussi..." (Tu cherches à savoir si je suis un cas ?)
-"Oui, je les aurai demandé aussi."

-"Bien. Mais...Avez-vous été surpris de ces résultats ? Parce que certaines personnes arrivent avec le sentiment adéquat d'avoir raté... Avez-vous été surpris ? (Tu veux me faire dire d'entrée que j'ai raté par ma très grande faute ?)
-"Surpris... Surpris... Non, je n'ai pas été vraiment surpris. J'ai plutôt été déçu."
-"Ah, vous avez été surpris. (oh ! déçu !). Vous pensiez, vraiment, avoir réussi ? (Vous êtes nul, reconnaissez-le...)
-"Ecoutez, je suis une personne qui doute beaucoup. Disons que j'estime avoir fait une prestation moyenne, mais je la pensais suffisante."
"Ah... ce n'est pas du tout ce que disent les notes que j'ai sous les yeux, là..." en ouvrant théâtralement son (mon) dossier. Alors, comment procède-t-on ? Je vous donne les notes et vous vous fâchez, ou je vous les explique d'abord (les ordres implicites continuent... Vas-y, explique. Avec "fâcher", tu veux désamorcer ma colère ou la provoquer ?)
-"Ben... Je veux bien les explications, c'est pour ça que je se suis venu."
-"Alors... Voyons..." (elle traîne exprès)
-"Sinon je me fâche..."

Je l'ai dit en souriant, voulant montrer la connaissance de mes petits travers, ma tolérance à l'humain, la compréhension des sentiments qui pimentent les relations humaines... Mais elle me regarde avec un air satisfait: T'as un vrai problème, garçon. Tu es là pour demander donc tu écoutes sans interrompre, surtout si tu me signifies à quel point tu peux être vilain. Je vais te mater, moi.

Et là voilà qui se lance dans tout un baratinage, comme si j'étais un parfait débile, du contexte de concours et de sélection, que les examinateurs ne sont pas des monstres, qu'un maximum d'objectivité est observé sans pouvoir ôter la subjectivité, bla, bla, bla... Tout ce que je pensais avoir glissé dans ma petite phrase souriante...

J'aurais bien aimé pouvoir retranscrire l'intégralité du dialogue de quarante minutes, son verbiage manipulateur et ses questions-pièges, et moi n'arrivant que rarement à sortir de son petit jeu, sauf sur la fin, mais là elle m'a alors incité par les mêmes stratagèmes à mettre fin à l'entretien. Mais ma mémoire n'est pas assez fidèle, donc ce sera un résumé des reproches que l'on a fait à ma candidature, et mes réflexions. En préambule, j'attendais qu'on relève la connaissance que j'ai de moi et la capacité que j'ai à utiliser intelligemment mes "défauts", plutôt que de me les jeter à la figure, les enfermer dans "l'inadaptation" et m'inciter à les corriger.

Vous êtes trop émotif. Votre discours est incohérent.

Euh... Comment dire...

Vous ici qui me lisez, certains peuvent sans doute très bien l'imaginer mais vous ne voyez pas le temps que je prends pour choisir mes mots. A l'oral, sur un entretien de 20 minutes, cela peut bien me prendre un quart du temps. Et aboutir quand même à une sorte de plantage un peu vague si LE bon mot ne me vient pas. Trait de caractère accentué en situation d'examen.
Cependant, il nous était demandé de joindre au dossier de candidature une lettre de motivation et un CV, ce qui m'avait paru bien. L'Allemande Estivale m'a d'ailleurs dit qu'à l'écrit, mon souhait et mon projet était très clair. Alors pourquoi ne pas y accorder la même importance qu'à ma prestation orale, même, mieux, s'en servir comme d'un éclairage à cette prestation, comme base des entretiens ? Mais non, les examinateurs déroulent une série de questions-pièges et de grilles, auxquelles il faut savoir répondre par des mécanismes robotiques de récitation. Total Scolaire. Pour de la formation professionnelle...
Il leur semble aussi avoir des difficultés à imaginer qu'un individu n'a pas le même comportement dans des contextes différents. En situation d'éduc, je suis boosté par la nécessité des responsabilités de ma fonction pour accélérer la rapidité de mes réponses et de mes actes. Une excellente adéquation entre le poste et moi-même, quoi... Mais non: un éduc doit être égal en toute circonstance, capable de jouer la même comédie. "On ne vous demande pas de supprimer vos émotions, mais d'apprendre à les cacher" (Bé là, tu le vois que tu m'énerves, ou pas ?) J'ai acquiescé avec humilité de mon émotivité, avec à l'esprit, toujours, de montrer la connaissance de mes faiblesses avec toute ma nonchalance et ma désinvolture... Lui disant aussi que si on était apte à être éducateur spécialisé avant de suivre une formation, à quoi bon une formation ? Elle a pris ça d'autorité pour un acquiescement total à son discours, ne me laissant pas le temps de développer ma réponse, passant au sujet suivant.


Vous êtes plus identifié au public qu'à l'éducateur.

Vous êtes dans une situation précaire, n'imaginez pas être éducateur avant d'avoir résolu cette situation.

Euh... Suivre cette formation ne pourrait pas m'y aider ?

Mais elle enchaîne, arguant qu'être passé par une situation difficile, comme je l'ai exposé lors des entretiens du concours comme une part de ma motivation, est une mauvaise motivation. Cela ne rend pas apte à y apporter des solutions. Elle me compare aux personnes qui souhaitent devenir éducateurs parce qu'ils ont un frère ou une soeur handicapés (qu' apparemment ils rejettent systématiquement). Un éducateur doit se positionner clairement du côté éducatif, n'avoir jamais connu la difficulté est un atout pour corriger sans étâts d'âme les inadaptés.

Là, je ne suis pas du tout d'accord. Il est vrai que lors de mes exposés (20 minutes seulement pour chaque examinateur...) j'ai pas mal insisté dans la compréhension que j'accordais au public. Mais je n'ai peut-être pas assez développé que cette compréhension n'empêchait en rien l'objectif de leur faire acquérir des savoirs et des attitudes plus adaptées. Cette compréhension est juste un atout supplémentaire pour aider à trouver les solutions aux situations individuelles. Il est vrai aussi qu'en ayant affaire à des adultes, on peut mesurer toute le caractère intransformable de certains traits du handicap, et qu'il faut donc, pour eux, travailler aussi à un minimum d'acceptation par l'entourage et la société. Pour des enfants, ou des adolescents, le travail éducatif peut être plus centré sur leurs progrès personnels. Bref, encore une fois, aucun intérêt pour mon parcours, rien que de la théorie normalisante applicable à tous.

Pendant que tout ça tournait dans ma tête, je lui ai juste répondu que cette part de motivation remontait à 2004, et que depuis je cumulais deux ans d'expérience et que la majorité de mes collègues et employeurs n'avaient rien à redire à mon positionnement, bien au contraire, et que je pouvais mesurer une certaine efficacité.

Aïe ! Grief suivant...

Vous n'êtes pas avide de connaissance.

Là, cela m'a laissé sans voix quelques secondes... Mon attitude, bien-sûr... Et une avidité de connaissance telle qu'elle peut parfois me donner des airs de je-sais-tout...

Et il est vrai que, durant l'entretien de motivation, je n'ai pas fait étalage d'une envie à suivre cette formation, plutôt une vérification de mes pratiques, et d'un besoin de cette formation, pour l'emploi. Motivation à travailler plutôt que de retourner à l'école... Je n'ai peut-être pas assez insisté sur ce besoin pour aborder d'autres publics que celui que je connais, même si je suis certain de l'avoir abordé.

Et enfin...

Vous sous-estimez la difficulté du métier.

Cela n'a pas plu du tout que j'ose parler d'une certaine efficacité. M'enfin, j'ai deux ans d'expérience, dans six structures différentes... Il est vrai qu'on est souvent confronté à l'échec du travail éducatif à proprement parler. Mais, justement, c'est là qu'intervient mon approche personnelle du métier, empreinte de compréhension, où éduquer devient accompagner. Cette approche qui est la clé des compliments de mes collègues comme de la recherche de ma compagnie par les publics à qui j'ai affaire. Qui correspond à l'évolution des structures à destination des personnes inadaptées.

Et pour laquelle l'IRTS n'est visiblement pas prêt. Attaché à une théorie parfois très éloignée des pratiques professionnelles, comme certains collègues, et ma conseillère ANPE, me l'avaient signalé. Mais suivre une formation à Bergerac ou à Bayonne, qui semblent avoir une image plus moderne, plus ouverte, plus ancrée dans les réalités humaines de la profession, ça renchérit pas mal le coût...

Je lui ai aussi fait part du caractère subjectif de la notion de facilité: reprendre un emploi de bureau pour faire des études jamais appliquées, ou être caissier, voilà qui serait particulièrement difficile pour moi...

En tous cas, une fois l'énervement et un peu de démotivation atténués (et pas mal grâce à ce message !), ce concours, son résultat et les explications étaient intéressants.

Et il y a autre chose aussi dans ma candidature. Des erreurs de précipitation de ma part. Je m'étais inscrit en "Voie Directe", n'ayant aucun contrat de travail, et pensant que la réussite du concours serait un plus dans la recherche du contrat de professionnalisation. Certes, l'IRTS m'a fort mal renseigné à ce sujet, me disant que l'on pouvait changer cette inscription jusqu'en juillet, alors qu'il fallait le faire avant les oraux. De plus, l'apprentissage n'apparaît même pas dans le formulaire de demande d'inscription, il n'apparaît que dans la fiche de candidature que l'on reçoit ensuite.

Mais en creusant un peu le sujet, j'aurais pu savoir que l'admission pour les contrats de professionnalisation se faisait différemment. Avec la certitude attestée par écrit d'avoir un employeur, et ensuite un peu plus au cas par cas, en tenant plus compte du parcours professionnel que pour des personnes qui sont censées ne jamais avoir travaillé.

D'ailleurs, l'Allemande Estivale, elle me l'a dit, à la fin de son cassage (était-ce donc du lard ou du cochon? L'aurais-je convaincu de l'incongruité du résultat?): si vous avez un contrat en septembre, contactez le service formation, ils vous expliqueront comment cela se passe pour l'apprentissage et les allègements de formation.  Ou alors elle voulait juste me faire terminer l'entretien ?

En tous cas, si je trouve enfin un contrat (je m'y remets demain, après réception ces jours-ci de première vague négative ou non réponse à des missions d'interim), je saurai à quoi m'attendre avec les admissions de l'IRTS.