Cafe del Mar - (Mc2e)
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C’est une balade de cinq années. De jours en saisons.
C’est une balade intérieure, hors de Bordeaux.
Loin de l’innocence. Mais pas l’indifférence.
Hors de Moi.
(Souviens-toi...)

C’est ma balade à Bordeaux.

La seule Reine, ici, c’est l’eau.
Océan, lacs, étangs. Marais et lagunes. Courants et rivières.
La Garonne, au seuil de devenir Gironde.
Son puissant méandre, son union, toute en tangence, avec la Dordogne.

Moi, je remonte les rives. Une seule à la fois.
La voiture pour me téléguider.
La marche à pied comme des pas de danse.
Du Nord au Sud, à contre-courant.
Mais je n’irai pas, aujourd’hui, jusqu’à la source.
Je ne suis pas plus influent que le mascaret.
(Agen, Toulouse, Saint-Gaudens...)

Je ne suis qu’une brise d’en haut, qui vient voisiner l’eau. Un signe.
Un lien léger, entre de brèves rencontres, sans d’autre compagnon.
Une oreille discrète, qui entend, écoute, vibre, ondule et martèle, tout.
Mais qui fait la sourde.
Un souffle libre, d’une douceur caressante.
Et des baisers frais, presque inaudibles.
Mais pas muets.

C’est avec ma mémoire de l’enfance, ses flashes tenaces.
(De Paris, d’Aix ou de Besançon...)

Et ma mémoire de l’expérience, ses images violentes.
(De Grenoble, de Lyon ou d’Avignon....)

Avec aussi ma mémoire vive, teintée d’éclats aiguisés d’ici et d’ailleurs.
(De Poitiers ou Perpignan, de Millau ou Amiens, de Marseille ou Nantes...)
(De Nice ou Clermont, de Montpellier ou Annecy, de Blois ou Angoulême. ..)
(De Biarritz ou Tarbes, de Barcelone, de Grenade, de New York ou de Genève... )

Partout des villes. Des paysages. L’eau. L’air. La vie.
Partout des gens. Des souvenirs. Sûr qu’ils sont sûrs, parfois je ne sais plus.
Je me connecte à un monde de richesses et de mélanges.

O;O

Les Oiseaux sont au Teich. Le Bec est à Ambès.
Ici, sur ce bout de terre, tracé par le mariage de deux fleuves, on touche comme à deux épaisseurs d’atmosphère, aux teintes aquifères.
L’achèvement de la rivière, la naissance de l’estuaire.

Le bout, la pointe, on ne peut même pas y aller. Propriété privée de l’Industrie.
Obligation de faire demi-tour, de toute façon.
On est si près, et si loin, d’une autre alliance, supérieure, plus vaste...
(Le Drac et l’Isère. La Saône et le Rhône. Le delta et la mer. L’estuaire et l’océan...)
( La Méditerranée et l’Atlantique...)

Je repars à l’envers.
Pas une seule cheminée pour imaginer un paquebot.
Rien que les bas volumes cylindriques, mornes et inertes, des cuves à or noir dominant la platitude des champs.
(Fos-sur-Mer...)
Entre les arbres sur la berge, quelques bâtisses sombres et inquiétantes, des vues glissantes vers les eaux boueuses.

O;O

Je pique à l’intérieur.
À peine plus loin, à Saint-Louis, d’anciennes gravières sont cachées.
Des parallélépipèdes souterrains, comblés d’eau.
Je fais une halte à l’Etang de la Blanche, îlot artificiel de nature, erratique dans le bourdonnant vacarme des routes.

J’oublie un instant mon ouïe.
Je respire les parfums aquatiques, comme s’il n’y avait qu’eux.
(Le lac du Bourget. L’étang de Sanguinet. Le lac Léman...)
Et puis : Quels sont ces oiseaux ? Bonjour, les canards !
Salut, les lapins ! Coucou, les poissons !

Je ne sais plus très bien par quelles routes je suis passé.
J’ai traversé Ambarès. J’ai coupé des voies ferrées.

Je suis maintenant à Bassens. Je m’élève sur les hauteurs de la vallée.
(Une ascension de Fourvière à Lyon, une escalade du Vercors à Grenoble...)
Je quitte la route, pour rejoindre le bord du coteau qui s’amorce.
Quelques rideaux de hautes herbes et de branchages, et c’est le port, tapi là,  qui s’offre ici à ma vue.
(Le Cap Canaille et La Ciotat. Notre-Dame-de-la-Garde et Marseille. Sète et le Mont Saint-Clair...)
Mais je ne lui accorde qu’un lointain regard.
J’y perçois trop d’ondes pour pouvoir m’y attarder. Je pourrais être envoûté.
Les bruits assourdis susurrent.
L’activité statique, immuable, qui semble s’y dérouler est bien plus frénétique.
Il y a des chocs, et des grincements, dans les amples et mesurés mouvements des grues.
C’est un petit monde, d’où des cargos pachydermes, aux profils impassibles, continuent d’exporter toute la lourdeur de leur Histoire, sur toutes les mers du globe.

O;O

Je prends comme point de mire la tour de la Cité Mireport.
Suis-je déjà à Lormont ?
Dommage qu’il y ait si peu de petits commerces, proches de tous ces gens.
(J’aurais bien mangé un croissant...)
Et tous ces logements intégrés dans la verdure, du linge aux fenêtres, les couleurs sur les visages croisés...
(La Villeneuve de Grenoble. La Duchère de Lyon...)
C’est vivant.

Et la vision d’après, comme une immense porte tonitruante, le Pont, non pas d’une ville, mais de toute une région.
Sa rampe à l’Ouest. Et la pile de l’Est flanquée de sa citadelle lugubre, le Château –mais c’est un manoir- du Prince Noir.
(Le Fort du Haut-Koenigsbourg. La Citadelle de Besançon. Le Château de Peyrepertuse, ou d’Angers...)

O;O

Je ne change pas de rive.
J’atterris en bas, juste de l’autre côté.
L’ambiance est pesante, au Vieux Lormont. Comme une zone d’ombre.

N’y avait-il pas là, avant, une anse de verdure, un creux de tranquillité ?

Le cimetière surplombe. La vieille église et le vieux bourg sont mangés de voitures.
Les vieilles pierres (Sarlat. Florac...) pleurent et gémissent, écrasées par la silhouette vrombissante et triomphale du Pont d’Aquitaine.
(Le Viaduc de Millau....)

Le Pont. Rouge. Omniprésent. Formidable assemblage de piliers et de câbles.
Hardi franchissement linéaire et érectile, comme un défi pour le vide.
Fier de violer la rivière.
Sa prégnance, au-dessus de moi, me rappelle à la fragilité des apparences, à la fragilité des perceptions.
(Le pont de Saint-Nazaire...)
Je porte une attention plus fine à cette volée de maisons, le long du chemin en pente.
Je flâne, détaillant ces maisonnettes aux jardinets fleuris.
Je remercie les chats de leur curiosité effrontée, qui se joue des murs. Et surtout de leur calme placide, face aux grondements métalliques des trains.
Puis comme un air de calvaire, dans ma montée le long du cimetière.

O;O

J’émerge sur un sommet, à côté d’un petit château d’eau.
Un portail qui ne donne pas envie d’entrer. Toujours Lormont. J’entre quand même.
Je domine les anciennes carrières de l’Ermitage.
J’ai eu la chance de les connaître sauvages.
Aujourd’hui, branle-bas ! On aménage.
Il n’y aura plus de gitans. Le projet « Parc des Coteaux » fera le ménage.
Un chemin taillé à vif, mettant la roche à nu.
Je préférais le taillis des touffes buissonnantes, les sentiers serpentins et secrets d’un labyrinthe arbustif.

Je rejoins le belvédère et la vision hémisphérique.
Toute l’agglomération s’ouvre sous mon regard.
Le panorama, lui, est resté inchangé, à cette distance. Il ne changera pas de sitôt.
C’est le meilleur point de vue pour qui veut comprendre le site de Bordeaux.
La large, sinueuse et magistrale Garonne, et quelques bateaux.
Cette ville qui l’épouse, contrainte à s’étaler, face aux coteaux.
Un combat d’échelles géographiques.
(Sainte Victoire. Le Mont Ventoux. Le Puy de Dôme. Le Taillefer. L’Aiguille du Midi...)

Le Pont d’Aquitaine est plus lointain.
Il barre le Nord, mais d’ici déjà, les cimes des arbres semblent l’effleurer.
La rampe s’abaisse lentement, droit dans le quartier du Lac.
Architecture, urbanisme, art ou géométrie, le paysage est singulier.
Les bâtiments se distinguent nettement les uns des autres.
La masse verte et préhistorique du Vélodrome.
Les tétines blanches et obscènes du Parc des Expositions.
Les cubes et les enseignes de rêves que nous achetons tous.
(Palais Omnisports de Paris Bercy. Grenoble Alpes Congrès...)

On devine le Lac. On voit le Bois.
Ma jungle.
Combien de fois m’y suis-je caché ? Combien de fois y ai-je échoué ?

Zigzaguant entre les troncs, évitant les champignons, poursuivi par des loups affamés.
Volant avec le héron, nageant avec le ragondin, gambadant avec l’écureuil.
À l’affût d’un chant de grenouille, d’un saut de poisson, d’un bruissement de feuilles.
(Les berges du Rhône à Lyon, à Avignon. Le parc de l’Île d’Amour à Grenoble...)
J’écoute le remous ronronnant de la ville, l’écoulement indicible de la Garonne, les ramures et les oiseaux. Mes mains sur l’acier d’une barrière.
Je respire l’air, sa pureté comme ses fumées. Je goûte l’ambiance.
(La Bastille de Grenoble. La colline de Fourvière. Montmartre. L’Alhambra...)

Au-delà du premier plan végétal, mes yeux cherchent le Sud, et se posent alors sur la ville. Se posent alors sur Bordeaux.
Tapis blanc-gris et ses accrocs. Tapis gris-blanc classique. Tapis aristocratique.

Impossible de manquer les tours du pouvoir. Trois symboles alignés.
Celle qui me pique l’oeil, c’est la Flèche. C’est Saint-Michel.
(Le Puy, Albi...)
C’est le plus haut clocher du Sud. Saint-André, Saint-Louis, Sainte-Eulalie, Sainte-Marie... Innombrables échos et répliques.
À l’opposé, les rectangles noirs de la cité administrative. Je n’y suis jamais entré.
(La Défense...)
Et, entre les deux, carrée mais phallique, la CUB, trônant dans la blancheur un peu brumeuse. La vue, là-bas, y est intéressante sur le centre, évoluant au fil des étages.
(La tour de la Part-Dieu. La tour Montparnasse...)
Au loin, aussi, le Tripode Hospitalier Régional Universitaire, qui ne laisse ni deviner sa véritable emprise au sol, ni son influence réticulaire.
(Poitiers...)

On ne distingue qu’après les immeubles de concentrations populaires.
Cité des Aubiers, cité du Grand Parc. Le quartier de la gare, des tours à Pessac.
Enfin, je détaille les zones planes. Échoppes et immeubles de pierre blanche.
Les Quinconces. Le Parc Bordelais. Le Jardin Public.
Et les zones oubliées des bassins à flots.
(Flo...)

O;O

Je quitte le banc tagué pour descendre vers les étangs.
Les visions changent. La ville disparaît derrière une haie de grands arbres, et les rectangles d’eau se révèlent de chatoyants miroirs.
La falaise crayeuse dévoile sa blancheur et ses strates, ses arbrisseaux vaillants.
Le tableau se mire, immobile, illuminant les eaux noires de ses bandes contrastées.
Mais j’abandonne ma contemplation. J’ai envie d’aller dans le reflet.
Je rejoins un replat, au quart de la hauteur de la tranche géologique.
Je rejoins mon rocher et mon cotonéaster.
De l’un je caresse la rugosité. De l’autre, je saisis du vert et du persistant dans ses feuilles. J’en saisis le rouge éclatant des fruits, en hiver.
Ici, je peux prendre une pause.
(Le Jardin. Les jardins...)

O;O

J’hésite entre le haut et le bas.
Je pourrais rejoindre les Quatre-Pavillons, descendre triomphalement la route, et défiler sur la nouvelle avenue Thiers.
Mais je choisis la zone industrielle des berges, grise. Je trace.
Les effluves sont des poisons.
Un oeil, en face, à l’écluse des Bassins, et l’odeur des huiles. Bientôt un pont.

J’arrive enfin Chez Alric.
Pour m’assurer qu’il est toujours là, et pour rassurer mon estomac.

O;O

C’est là, à quelques mètres, l’entrée de la ville civilisée.
« Coeur de Bastide. » Une berge policée, des parcours fléchés, des bâtiments design, alignés autour du Jardin Botanique, le patrimoine réutilisé.
Si au moins ce quartier pouvait se finir un jour.

C’est animé les dimanches de beau temps.
Je suis toujours tenté, un peu, de m’amuser aux dépens de ces bobos bordelais, béats devant les choses les plus communes, émerveillés de leur ignorance et rassurés par le troupeau factice de leurs congénères.

Mais là n’est pas le plus important.
En rive droite, le spectacle, c’est la rive gauche.
En face, aucune tergiversation possible.
La façade des quais mérite son apparat mondial.
L’unité impressionne, invite à réfléchir.
On aime la Flèche, encore.
On aime la Bourse, les toits de la Grosse Cloche, les Portes, la Cité Mondiale du Vin.
On aime les Hangars. On aime même le Colbert.
On aime aussi la trouée monumentale des Quinconces.
C’est ici qu’il faudrait un pont.
(Ponts sur la Loire ou sur l’Aveyron, Viaduc de Garabit, Pont du Gard...)
Non, mieux, une passerelle à ascenseurs.
(La Villette et le canal de l’Ourcq, les photos d’Amsterdam de Cécile, le parc floral avec David...).
(David et le Rhône. Gilles. Geoffroy. Lauriane. Sophie, Rémi. Sandrine...)

Je reprends la marche, sur ma rive.
On oublie Orléans. On aime le ciné.
On aime, bien sûr, le Pont de Pierre.
On aime la caserne de Ferret, on aime les pompiers.
On aime l’Estaquade, on aime bien boire et bien manger.
(La Famille Keller. La Famille Renaud. Les Familles Robin-Jardinier. La Famille Arthaud...)

O;O

Sur le pont de l’empereur, je traverse enfin le fleuve.
Je vertige au-dessus des flots. Tombe sous l’hypnose du ressac tourbillonnant de l’onde.
Mais je marche sans éventrer les eaux.
Dernières oeillades à la somptueuse façade, au Nord. Le tramway, les quais.
Je les ai déjà vus ailleurs. Je connais, ici, le projet qu’on veut créer.

O;O

Me voilà face à la Porte des Salinières, qui se dresse. Invite au voyage.
C’est la véritable Porte. L’axe dans la ville.
On entre ici dans la Petite Turquie bordelaise.
Puis les îlots du Maghreb. Divers îlots de l’Afrique subsaharienne.
La Place. La Flèche.
Le Marché.

Je me faufile sous le Pont.
Sur la voie de l’abandon, je provoque l’envol paisible des pigeons.
Je croise les yeux, implorants, d’un vieillard barbu, aux airs de Magicien.

J’alterne la solitude des grands trottoirs et les chuchotements dans les ruelles.
À chacun de mes passages, chaque construction m’en révèle davantage.
Le fourmillement des Capucins.
Théâtre. Conservatoire. La culture silencieuse de Sainte-Croix.
Je fends la Place Mureine, ses curieux échanges.
J’aperçois la longue galerie de la gare. Le Pont de Métal et le Pont Saint-Jean.

Puis, sur les deux rives, ce ne sont que deux rubans d’asphalte.
Deux traits assourdissants, de nuit noire et de vies privées.

O;O

Je zappe. Je triche. Et je vole en rive droite.
Je laisse ainsi le Pont François Mitterrand, l’Île et les Rives d’Arcins, domaine des temples épurateurs.
Je plane un instant sur Cenon, la vue tranquille sous les cyprès séculaires de Saint-Romain.

Je me pose à mi-pente des coteaux, sur les terrains de l’Observatoire de l’Université de Bordeaux. C’est, à Floirac, le Chemin de Tirecul.

Je découvre des bouches et des trous, des parois.
Des portes et des fenêtres, des cloisons.

Anciennes carrières ? Cavernes troglodytiques ? Conduits secrets ?
Je n’ai pas le temps, aujourd’hui, d’explorer.
Mais je reviendrai fouiller.

O;O

Le terme de la balade est au Soleil.
C’est au bourg de Bouliac. En haut.
Je suis attablé à la terrasse d’un café. Disons le Saint James.
C’est enfin l’heure du café.
(L’éveil. Le matin. La pause. Le réveil...)

Je suis sous le chêne.
Je suis sous un tilleul.
(Cécile. Emilie. Céline. Sébastien. Sandra. Delphine. Jérôme. Sylvie...)
(Seb. Renaud...)

O;O

Je suis à mon café.
Mon équateur. C’est le Pérou.
La chaleur se diffuse dans mes mains et dans mon ventre.
Les tourbillons mousseux fascinent mes yeux.
Les arômes parfumés assainissent mon nez.
Les saveurs exotiques baignent ma langue.
Les bruits liquides de ma gorge inspirent mes oreilles.
Le café n’est pas noir.
Un ambre brun et chaud, mariant des tons terriens à des reflets terrestres.
Cacao, Raisin, Café, Chocolat, Vin. Tout est dans le grain.
Influx électriques. Réactions chimiques. Champs magnétiques. Sucres et sucs.
Sécrétions idylliques. Plaisir spirituel. Circuits corporels. Onde thermique.
(Infusion de thym...)

La tasse quitte mes lèvres. Je regarde encore la ville.
Ici, Bordeaux a réussi un peu à se cacher.
Elle n’est que l’arrière-plan. Devant, les arbres, les jardins, les grands champs cultivés dans l’étendue de la vallée. Et la Garonne, ondulation paisible.

Je contemple ce monde.
Schizophrène ou mégalo, je deviens un puissant maire de Bordeaux.
À ma perception du paysage, se superpose le diaporama de mon imagination.
Un chantier de projets toujours en construction.
Les édifices sortent de terre, les lignes osées construisent des transparences, les couleurs et les plantes gravissent les étages...

Alors, sous mes yeux, tout se transforme.
Les lignes se brisent, les édifices s’effondrent, les rayonnements se ternissent, les végétaux  se flétrissent.
Des fibres tranchantes, des antennes saillantes et des moteurs turgides transpercent et crèvent le décor.
L’illusion s’est tue. L’Animal se montre. Capital d’instinct. Economie de séduction.
Ses rouages crantés, ses chaînes rouillées. Ses replis morbides, ses aspirations fétides.
Un amas carbonique. Une machinerie céphalique. Un organisme odieux. Malsain. Vorace.
Suceur de vie. Pompant l’énergie fluide des Hommes.
La mutilant, dans une chiasse informe de gaz suffocants, d’immondices nauséabondes et de venins durables, leur vomissant, à la gueule, d’illusoires et glaciales piécettes, d’immatérielles coupures, symboles aux pouvoirs maléfiques.
Et le Monstre hideux breloque vers moi.
Il lance ses tentacules gluants, zébrés d’éclairs sans lueur.
Il sait, et je sais, qu’il ne pourra plus m’appâter. Voilà donc notre dernier face à face.
Et je suis terrifié.

Alors, dans ma tête, un cri.
Un cri d’enfant. L’appel d’un petit garçon. Qui ne veut plus se taire.
D’abord des pleurs, mais qui se modulent en chant, en notes, en sons.
Une harmonie. Le son.
Est-ce le Cosmos, le Tao ? Est-ce le Karma, le Wyrd ? Est-ce le Talisman, l’Epice ?

Et soudain, je n’ai plus peur.
Tout au fond, au loin, l’Océan se rappelle. Se souvient de l’Abyme.
Un battement figé avant le grand roulement. Une caresse de l’éternité. Un charme.
La vague enfle, s’élève, déferle. L’ample rouleau d’un front décidé.
L’eau, le lait, le miel et le sang qui s’avancent.
Synergie guérisseuse. L’instant de la délivrance.

Et c’est le lent tournoiement qui commence.
Surfaces volumiques. Spirale chaloupée.
Les fragments élémentaires de roche se lient aux volutes originelles des gaz vaporeux. Les gouttelettes d’eau millénaires se mélangent aux étincelles stellaires des profondeurs. Ballet scintillant, de l’eau au ciel, dans les nuages. De la Terre au Soleil.
La lumière se diffracte et se tamise. Irradie et flamboie.
Un chaud vivant, alliant le blanc lunaire et le rayon vert, le couchant et le levant.
Une colonne grandit, tornade de grâce, explosive de flegme. Elle pousse.
Des courbes se forment. Des formes galbées se dessinent. Hologrammes au hasard. Devant moi, c’est tout qui prend corps. C’est tout qui prend vie dans une constellation.
Est-ce un Spectre ? Est-ce Gaïa ? L’âme de la Terre ? L’aura planétaire ?

C’est Autre, dans l’osmose.
C’est un être. C’est l’Être.
Incarnation cognatique. Création cognitive. Réminiscence génique. Unique.

Je vois le Féminin. Chevelure, hanches et seins. Rouge, orange et jaune.
Je vois le Masculin. Visage, verge et mains. Bleu, violet et vert.
Ils se fondent, à l’unisson, dans l’indigo.

Son bras se tend. Il se penche.
Il me porte. Il m’emporte. Il me transporte.
Fragrances musquées. Goût salés. Chaleur douce. Moiteur tiède.
Pression légère. Rythmes feutrés. Images de beauté.
Sensations et sentiments assemblés. Infinie existence. Inconnue saturation.
Sa main m’a enveloppé. Sa main m’a relâché.
Je suis un héritier.
Et je redécouvre enfin la Voix.
C’est maintenant que tout va naître.
La vie des suites aux inclinations sans complexes.
Je hurle, dans tous les mondes, ma joie.

O;O

Qu’apprendrai-je ? Que retiendrai-je ? Que dirai-je ?
Le triptyque à tiroirs d’une vie à niveaux.
Ce n’est plus l’écran du doute, ni la douceur sereine de l’âtre des certitudes.
Mais les flammèches folles de l’espoir.

Quatre éléments. Cinq sens. Sept couleurs.
Des étoiles. Des millions d’espèces.
Deux mille ans. Dix milliards d’Humains. Combien d’êtres ?
Combien de rythmes cycliques, de passages tubulaires ?
Et combien de mondes ?

La Mémoire n’est rien sans la Connaissance.

La Connaissance n’est rien sans l’Expérience.

La Mémoire ne sert rien sans l’Expression.
Un bon vin qui s’évente, un chocolat fin qui blanchit.
Une tasse de café corsé, diluée dans les immensités primitives de l’océan.

O;O

Mémoire, Connaissance, Expérience, Expression.
Un quatuor de mots, arborescent, qui croit.
Qui puise, par les ramifications nues de ses racines, les infimes particules bâtisseuses et la sève nourricière, pour chacun des plus subtils embranchements de sa couronne foliaire.

Qui fouille dans les forces ancestrales, pour générer le déploiement de ses ailes, sur la Terre.

O;O

Je redescends vers la ville.
Combien de cafés, devant la mer...

Olivier Keller, décembre 2004